Pourquoi les lettres sont-elles rangées dans des ordres qui ne sont jamais des ordres logiques, du moins pour nous ? Un ordre logique exigerait que les labiales soient rassemblées les unes à côté des autres, de même les explosives, les palatales, etc. Or ce n’est pas ce que l’on peut vérifier. C’est que l’homme est un animal beaucoup plus irrationnel que raisonnable. Toute son histoire le prouve, même l’histoire quotidienne actuelle des nations ou de la moindre commune. L’histoire des alphabets n’est qu’un conte de fées de plus.
Guy TREVOUX : LETTRES, CHIFFRES ET DIEUX
Si j’avais été moins impressionné par cette femme étrange, je me serais sans doute dit que, qui dit cidre dit lambig mais à chaque instant suffit sa peine et j’ai suivi la maîtresse des lieux pour une traversée du verger. Nous l’avons traversé tranquillement ; le tertre cachait un jardin potager qui bordait le penty et ce jardin était protégé du vent par une haie très particulière. Chaque arbre de la haie était d’une variété différente. Rhiannon a vu mon regard posé sur la haie et elle a dit :
- C’est mon alphab-haie, treize essences d’arbres la composent et chacun de ces arbres représente une lettre de l’alphabet celte Beth-Luis-Nion, dit BLN.
- Je vois bien le bouleau pour la lettre b dis-je, mais le l et le n c’est quoi ?
- Luis, pour le l, est le nom du sorbier. C’est ce grand alisier ou allouchier qui se trouve à côté du bouleau, dans la même famille il y a le cormier, sorbier domestique qui fait de beaux manches d’outils et donne un fruit, la corme qui est comestible, j’ai préféré le sorbus aucuparia, le sorbier des oiseleurs qui donne des fruits rouges que mangent les oiseaux. Dans la même famille il y a le sorbus torminalis, l’alisier dont le bois régulier prend un beau poli et sert en ébénisterie ; son fruit, l’alise, devenu blet, est comestible et donne une eau-de-vie très parfumée. Juste après est le frêne dont le nom celte est nion, le n. Celui-ci est un frêne de l’espèce Fraxinus excelsior, le frêne élevé. Il peut atteindre plus de 35 mètres de haut sur trois mètres de tour et vivre deux cents ans. Son écorce est fébrifuge ; ses feuilles, employées en infusions diurétiques, laxatives, antirhumatismales, servent aussi à préparer une boisson rafraîchissante, la frênette qui a été mise au point par les Gaulois bien avant la bière.
- Ainsi chaque lettre de l’alphabet correspondait à une essence précise ?
- On ne peut pas parler d’alphabet, ce serait impropre. Venant d’alpha et bêta, deux premières lettres de l’alphabet grec, l’alphabet est la liste de toutes les lettres d’une Langue. Il y a des milliers d’années, les peuples de Sumer à l’extrême Occident, inventèrent l’écriture puis l’alphabet. Les “aryens ” et les “Phrygiens ”, eux, les interdirent pour ne pas faire injure au temps. Les lettres ne servaient qu’à épeler et avaient une fonction magique. Ils avaient pourtant formé une manière de syllabaire oral en utilisant certains phonèmes de leurs langues. Or la voix humaine exprime des sentiments et définit l’environnement sous forme de mots. L’environnement c’est le monde et le monde est une des expressions possibles de la divinité. Les phonèmes peuvent donc légitimement prétendre être l’expression d’avatars divins. Parmi les différentes catégories d’avatars divins on en vint à penser aux saisons et aux mois de l’année. En effet, l’année peut être considérée comme l’ensemble des avatars de la divinité et chaque mois comme une catégorie d’avatars se ressemblant entre eux plus ou moins. Dès lors, les noms des mois pouvaient exprimer des avatars divins. Et selon les caractéristiques que l’on accordait à tel ou tel avatar, il était possible, par conséquent, de raccorder l’art de la divination au nom des mois. Les mois sont des divisions du temps et l’art de la divination consiste à prévoir ce qui se passera dans les divisions à venir. Cette croyance sera raccordée aux signes du zodiaque aux environ du 1er siècle.
Je buvais les paroles de Rhiannon, n’en perdant pas une miette et j’avais envie qu’elle continue à m’expliquer la composition et le sens de la haie, je lui ai demandé si ça ne la dérangeait pas et elle m’a proposé de le faire à l’intérieur. Nous sommes entrés dans la cuisine. J’ai tout de suite remarqué un mur couvert d’étagères sur lesquelles étaient disposés de nombreux bocaux de plantes séchées. La grande table de ferme devait servir de bureau dans la journée, une pile de livres et des petits cahiers s’étalait, occupant un bon quart de la surface. Rhiannon a sorti une bouteille de cidre et deux verres. Nous étions assis côte à côte à la table, face à la fenêtre qui encadrait la haie. J’ai posé la question qui me brûlait les lèvres depuis dix minutes.
- Cet alphabet ou plutôt ce syllabaire, si j’ai bien compris, était purement oral, il ne s’écrivait pas ?
- Exactement ! Pour pallier leur défaut d’écriture, ces peuples protoceltes usaient de procédés mnémotechniques qu’ils légueront à leurs lointains descendants les druides d’Occident. Ces procédés s’appelleront plus tard des oghams. Ils consistaient à associer à des phalanges, à des membres, à des parties du visage, des séries de mots qu’il fallait se rappeler. Selon la tradition grecque, vers -1700, des prêtres du mont Ida, en Phrygie, vinrent s’établir en Crête. Ils furent surnommés les Dactyles à cause de leurs procédés mnémotechniques. Toutefois l’alphabet des arbres n’a pu exister en tant qu’alphabet qu’à une époque plus récente que -1000, époque où les Doriens imaginèrent les voyelles. Le syllabaire d’avant les Doriens n’ayant qu’un nombre réduit de phonèmes initiaux correspondants à treize ou quinze syllabes réparties sur les cinq doigts de la main.
- Pourquoi des arbres et pourquoi treize dans le B-L-N ?
- On avait choisi treize noms parce que l’année comptait treize mois. En effet, la Grande Déesse, dans les Pays du Proche-Orient, était la Lune (le soleil étant le Grand Dieu des Hyperboréens) et, comme elle apparaissait ou disparaissait selon un cycle voisin du cycle féminin d’ovulation, on s’aperçut qu’une année solaire renfermait treize “périodes ” lunaires, soit 364 jours, plus un jour. Chacune des périodes fut assimilée à un mois. Le jour en surplus ne faisait pas partie de l’année sacrée ; d ’ou l’expression “un an et un jour ”. Ce qui change le plus visiblement dans la nature d’un mois à l’autre c’est la végétation. D’où l’idée d’appeler chaque mois par un nom d’arbre choisi à cause de la date d’apparition de ses bourgeons ou de ses fruits. Ce calendrier ne fut probablement pas composé ex nihilo par un clergé. Il naquit peu à peu dans les campagnes. Il fut le pense-bête élaboré petit à petit par les paysans pour se fixer des points de repères cependant que le clergé s’emberlificotait dans des calendriers lunaires jamais en concordance avec le rythme des saisons et les impératifs des travaux des champs. Le clergé druidique, désespérant de l’extirper, finit par se l’approprier comme le clergé chrétien s’est approprié le Mithraïsme à la suite de problèmes du même genre.
- Le Mithraïsme c’était une religion ?
- Mithra était la grande divinité des Perses, dont le nom apparaît pour la première fois sous Darios 1er vers 500 avant J.C. Le dieu Mithra était un dieu dit de la première fonction, juge et médiateur. Dieu qui voyait et entendait tout, il pesait les âmes des morts dans l’au-delà. En Perse, il était nommé, à l’époque achéménide, avec Anâhita, et eut aussi les aspects du dieu solaire Shamash. Les noms de personnes formés avec le nom de Mithra, à toutes les époques, témoignent de son immense popularité. Les Grecs d’Asie lui donnèrent à l’époque hellénistique une représentation figurée. Son culte se diffusa au IIeme siècle après J.C dans les ports, les grandes villes et les lieux de garnison de l’Occident romain, surtout le Rhin, le Danube, l’Italie. Le sens moral que donnait à son culte l’espoir d’une rédemption, permettant d’acquérir dans l’au-delà une vie purement spirituelle, avait contribué à ce succès. Les initiés bénéficiaient de l’immortalité grâce au sacrifice d’un taureau par Mithra. Les mystères de Mithra se célébraient dans des grottes ou des cryptes, dont plusieurs centaines ont été retrouvées, notamment à Rome et à Ostie. Ce culte initiatique comportait sept grades : corbeau, griffon, soldat, lion, Perse, héliodrome (“courrier du soleil ”) et père. Un père des pères était le chef suprême de cette religion. Pour passer d’un degré au suivant, on devait subir des épreuves. Dans certaines cérémonies, les mystes (du grec mustês, initié) portaient des masques ; ils se purifiaient par l’eau lustrale, le jeûne, la flagellation, pratiquaient des banquets sacrés et des sacrifices d’animaux. Le jour de la fête de Mithra était le 24 décembre, fête solaire par excellence marquant la résurrection. Les catholiques ont déplacé la naissance du Christ qu’ils fêtaient auparavant le 6 janvier à la date du solstice d’hiver parce quel le public ne pouvait se décider à abandonner la célébration du culte de Mithra, la nuit du 24 décembre. Il fut décidé de transférer la fête de la naissance du Christ la nuit du 24 au 25 décembre et de consacrer le 6 janvier à n’importe quoi d’autre qu’on pût cependant y rattacher avec plus ou moins de logique. Dans les contes de fées ce sont les fées qui entourent le nouveau-né pour lui accorder leurs dons. Les fées sont les anciennes Parques, bien entendu. Les Chrétiens ont remplacé les Parques-fées par les rois mages. Les rois mages viennent donc apporter leurs cadeaux à l’enfant le 6 janvier et la fête reste donc un doublet de la Nativité. La vérité historique de la visite des Mages ne peut évidemment être soutenue ; au contraire, le mythe avoue très clairement son origine : à la crèche, le bœuf et l’âne, représentants de la vache Hathor, esprit du bien et de l’âne Seth, esprit du mal ou symbole d’un destin malheureux, figurent évidemment l’apport égyptien dans le Christianisme ; l’apport perse transmis au travers de la Babylonie est figuré par les mages ; quant à la grotte elle-même elle est grecque : c’est celle où Déméter, violée par Poséidon, se retira pour accoucher du cheval marin Arion lequel, fusionné au Moyen Âge avec le Capricorne, deviendra la licorne.
- On retrouve beaucoup de choses des catholiques, la rédemption, le jeûne, la flagellation et aussi le dieu unique mais je trouve que ça ressemble aussi à la Franc-Maçonnerie.
- Oui, c’était aussi un rite initiatique. Ce qui m’interroge le plus dans le Mithraïsme, c’est que ça a duré pendant au moins dix siècles voyez-vous.
- Est-ce que nos cathos dureront aussi longtemps ?
- Je ne pense pas, il faudrait qu’ils trouvent un nouveau mouvement pour aller de l’avant et je ne le souhaite pas non plus. Toutes leurs avancées se sont faites sur les dépouilles d’autres civilisations en récupérant chaque fois ce qui les intéressait le plus ou plutôt ce que les dépouillés ne voulaient pas lâcher. Actuellement ils s’attaquent aux scientifiques, à la science et, ce qui est beaucoup plus grave aux matérialistes. Il suffit de lire les écrits de leurs intellectuels, surtout les plus progressistes, pour comprendre leur vision. On trouve même des physiciens catholiques ! Mais, pour revenir à des choses plus sympathiques, donc à la haie dont nous étions partis, à chacune des treize lettres de l’alphabet B-L-N correspond un arbre et un mois de l’année lunaire.
- Je connais bien les arbres, j’ai dit, je pourrais essayer de les retrouver ?
- Allez-y en suivant dit Rhiannon, nous avons déjà, dans l’ordre, le bouleau, le sorbier et le frêne ; au suivant !
- C’est un Aulne je crois, je ne connais pas la variété, dans le Jura on l’appelle la verne ou vergne. Le bois est très beau, un peu rougeâtre.
- Son nom dans l’alphabet est Fearn, l’Aulne est consacré au Cronos des Grecs, Saturne des Romains, Bran des Irlandais et des Gaulois. Les mots “ cornouiller ”, “ corneille ”, “ Cronos ”, “ Bran ”, “ Brennus ” et sans doute la Cornu Galliæ ou “ Cornouaille ” armoricaine et , par conséquent, le mot “ corne ”, puis le mot anglais corn, désignant le blé et, par conséquent, le Corn-wall britannique ou “ Cornouailles ”, dérivent sans doute les uns des autres. Le mois s’étend du 18 mars au 14 avril. Il comprend l’équinoxe de printemps. Le rituel chrétien perpétue fidèlement la mythologie ancienne. C’est saint Joseph, personnage traditionnellement représenté comme âgé, barbu et travailleur du bois, qui remplace Cronos devenu le Temps, et la faucille de Cronos qui avait servi à émasculer Ouranos devient d’une part la faux du Temps et d’autre part le rabot et la scie de saint Joseph. La fête de saint Joseph se place le 19 mars, tout au début du mois de Cronos-l’Aulne. L’équinoxe de printemps est marqué dans le calendrier chrétien par la saint Gabriel (24 mars), l’ange de l’Annonciation et le Prométhée judéo-chrétien.
- Ici, le lieu-dit s’appelle Maenbrân et je me souviens aussi d’une Bande dessinée magnifique, Brân-ruz je crois. C’est une relation à l’Aulne ou au corbeau ?
- Maenbrân c’est littéralement “ La pierre du corbeau ”, Brân-ruz c’est “ corbeau rouge ”. Bran, le dieu de l’Aulne est aussi le nom du corbeau et vous avez dit tout à l’heure que le bois de l’Aulne est rouge, sa sève est comme du sang, il était interdit d’introduire de l’Aulne dans le temple de Jérusalem. La pierre attachée à ce mois est le grenat rouge-feu. Dans l’histoire du dieu Brân, le roi sacré-arbre-dieu Brân, à la sève rouge, se jette au travers d’un fleuve et toute son armée peut ainsi traverser sur son dos. “ Pâque ” signifie “traversée ”, Pessah en hébreu. Dans la liturgie juive, Pâque commémore annuellement la sortie d’Égypte, la traversée de la Mer Rouge.
- L’arbre qui est après est un saule, dans le jura on dit un osier.
- L’osier est une des variétés, il y a aussi les marsaults. L’osier sert à faire les paniers, le marsault a des feuilles elliptiques, on le trouve exclusivement près de l’eau même si tous les autres saules aiment l’humidité. Ils sont de la famille des salicacées qui comprend aussi les peupliers. La salicine est un glucoside que l’on extrait de l’écorce des saules, on en tire un acide antiseptique.
- L’acide acétylsalicylique, l’aspirine.
- Exactement, son nom dans l’alphabet est Saille. Il est tout entier sous le contrôle de la lune, elle-même se présentant sous l’aspect d’Hécate. Le mois s’étend du 15 avril au 12 mai. Le premier jour du mois du Saule, on célébrait en Grèce l’Hybristica, “conduite Honteuse ”, fête commémorant la résistance victorieuse de la prêtresse Télésilla à Argos contre le roi Cléomène de Sparte et son armée en -514. Ce jour-là, les garçons déguisés en filles et les filles en garçons simulaient des combats. La date de la fête avait été choisie un peu avant l’équinoxe du printemps car, à ce moment, le Soleil sort de la tutelle de la nuit. Les mythes exprimaient ce mûrissement des héros solaires en les faisant alors sortir du quartier des femmes et prendre leurs armes. Achille, en effet, se cache parmi les femmes, Héraclès file aux pieds d’Omphale, Bran lui-même, le pilotis d’aune, devient provisoirement une femme. La fête travestie de l’Hybristica s’est conservée sous la forme de la Mi-Carême. Au milieu du mois se place le 1er mai, Beltaine chez les Celtes. La nuit qui précédait Beltaine était la deuxième des quatre fêtes solaires intercalaires de l’année. L’escarboucle était la pierre du mois. Cette nuit-là était consacrée à des ébats orgiaques. Au matin, on essayait de récolter la “rosée de Mai ”, ce qui fait dire à Taliésin, ce barde que vous aimez bien : “ J’ai été une larme du soleil ! ”
- Le suivant est une épine ou un prunellier ?
- Ici c’est une Aubépine on dit aussi épine blanche, épine de mai son vrai nom est “ Crataegus oxyacantha ”, il y a d’autres variétés à fleurs roses. Ses fruits, appelés cenelles, sont des baies rouges d’un goût légèrement astringent. Ses fleurs séchées peuvent être utilisées en infusion comme régulateur cardiaque. Son bois, jaunâtre, dur et compact, est utilisé en tournerie. Son nom dans l’alphabet est Uath, le mois s’étend du 13 mai au 9 juin. C’est le mois des maléfices, de la nuisance et des dommages ; c’est surtout celui de la chasteté exagérée ; ce n’est donc pas gratuitement qu’il est devenu le “mois de Marie ”. On n’avait pas le droit de s’y marier, ni même de s’y livrer au plaisir de l’amour et l’interdit subsistait encore aux premiers temps de l’empire romain selon le témoignage d’Ovide. C’est la vieille déesse Maïa, une grand-mère au caractère de mégère à l’occasion, qui le présidait. Ce mois était archi-tabou. On en profitait pour faire la toilette des maisons, des temples et des statues des dieux, mais l’on devait se garder de porter alors des vêtements neufs pour ne pas se faire remarquer par la déesse.
Taliésin disait du dieu pendant le mois de l ’Aubépine : “ J’ai été une fleur parmi les fleurs ”. En Irlande, l’aubépine est le buisson sacré, la demeure des Fées. La malédiction druidique appelée glam dicinn faisait appel à l’aubépine : “ le poète devait partir avec six compagnons… Ils tournaient le dos à un buisson d’aubépines…Le vent soufflant du nord, chacun d’eux, tenant en main une pierre de fronde et une branche d’aubépine, chantait contre le roi une strophe au-dessus de ces deux objets…Chacun d’eux déposait alors sa pierre et son rameau sur la racine du buisson d’aubépine. ” D’après Jean Markale, il est évident qu’il s’agit là d’un appel aux fées, c’est-à-dire au monde des Tertres pour obtenir des habitants de l’autre-monde une aide efficace contre ses ennemis.
Le glam dicinn, dans la mythologie celtique irlandaise, est une malédiction suprême, proférée par un druide spécialisé, un file. Il s’agit d'une forme de satire qui provoque instantanément l’éruption de trois furoncles, sur le visage de celui qui en est l’objet. Ces furoncles représentent respectivement la « Honte », le « Blâme » et la « Laideur ». La victime est exclue de la vie sociale, et vouée à la mort. La satire se fait sous forme d’un cri, et si elle est parfaite, la mort peut être immédiate. L’un des exemple les plus connus est celui de l’infâme druide Aithirne Ailgesach qui fait mourir de honte Luaine , la fiancée du roi Conchobar Mac Nessa , parce qu’elle ne veut pas coucher avec lui. Dans la littérature médiévale irlandaise, cette pratique est généralement appliquée au roi ou à une personne de premier plan, qui a refusé un privilège au file.
- Vous savez donc toutes ces correspondances entre les arbres, l’alphabet et la mythologie mais vous êtes passée un peu rapidement sur le bouleau, le sorbier et le frêne du point de vue des mythes.
- Vous avez raison, dans le BETH-LUIS-NION, le mot BETH désigne l’arbre-mois BOULEAU. Le mois s’étend du 24 décembre au 21 janvier. C’est celui où le soleil renaît. Le bouleau est le symbole des débuts et des impatiences. Aussi votre cher Taliésin fait-il dire à la divinité, ce mois-là
“ J’ai été un bœuf aux sept combats. ”
Cette formule poétique celte des “j’ai été ”, souvent reproduite, a été mal comprise par Pythagore et lui a inspiré sa doctrine de la métempsycose. Le bouleau est l’Arbre des Morts. Ce symbolisme est d’origine nordique, le bouleau étant l’arbre à feuilles caduques que l’on trouve le plus loin vers le nord. On sait que les Tuatha Dé Danann venaient “des îles du nord du monde ”, où ils avaient appris la science, la magie, la sorcellerie et le druidisme. Or les Tuatha sont les fils d’Ana ou Dana, c’est-à-dire, dans la mythologie galloise, les fils de Dôn. En breton armoricain, le mot anaon signifie “trépassés ” et désigne le Peuple d’Ana, le Peuple des Morts.
En latin, le bouleau se dit betulla, ce qui fait penser aux bétylles, ces pierres dressées, analogues aux menhirs, représentant la Divinité. Le nom celtique du bouleau est en relation avec le nom du tombeau (gallois bedd, breton-armoricain bez). Il est également en rapport avec le nom de la vie (gallois buhedd, bret-arm buhez), avec le verbe être (gallois bod, bret-arm bezân) et avec le nom du monde, c’est-à-dire de ce qui est (gallois bydd, bret-arm bed). C’est donc à la fois l’Arbre des Morts et l’Arbre de Vie, comme celui dont il est question dans la Quête du Saint Graal :·
“ Eve, la pécheresse, cueillit le fruit mortel de l’Arbre que le créateur avait interdit et le rameau vint avec le fruit qui y pendait… Lorsque ensuite Dieu les chassa du jardin de délices, Eve tenait toujours le rameau en main… Elle le planta en terre et… il reprit racine… Il devint un arbre au vaste ombrage : et branches et feuilles, et le tronc même, tout en lui était blanc comme neige. Un jour Adam et Eve étaient assis sous cet arbre et Adam, l’ayant contemplé, se mit à déplorer la douleur de l’exil… Eve dit que l’Arbre portait en soi souvenance de douleur : c’était l’Arbre de Mort. Or, à peine avait-elle prononcé ces paroles que du haut des cieux une voix leur dit : O chétifs ! pourquoi parlez-vous ainsi de la mort ? ne préjugez pas du destin, mais revenez à l’espérance et réconfortez-vous l’un l’autre, car la Vie triomphera de la mort. ”· Cet arbre blanc devient vert le jour où Eve perd sa virginité, puis vermeil lorsque Caïn tue Abel. On le nommait toujours l’Arbre de vie.
Pour le sorbier, Luis, le mois s’étend du 22 janvier au 18 février et culmine à la Chandeleur ou Sainte Brigitte. Cette fête est l’une des huit fêtes solaires de l’année. Ces huit fêtes comprenaient les deux solstices et les deux équinoxes. C’étaient les principales ; puis quatre dates équidistantes d’un solstice et d’un équinoxe. Ces dernières étaient extrêmement populaires : on y demandait à la divinité d’accorder sa protection aux champs et aux troupeaux et peut-être ces quatre moments paraissaient-ils moins solennels que les solstices et les équinoxes car plus proches des besoins paysans. Les sorcières prétendirent plus tard tenir leurs sabats à ces dates intercalaires. ; elles les appelaient les jours de croix-quartier (cross-square). L’Église chrétienne finit parles adopter pour ne pas décevoir la population et se contenta de les déplacer mais conserva le but de ces fêtes qui était d’appeler les bénédictions célestes sur la nature. Elle le fit en deux temps.
En un premier temps, elle conserva les quatre dates et se contenta de christianiser les fêtes. La fête de la lumière croissante ou Chandeleur, fut transformée en commémoration de la présentation de l’enfant Jésus au temple (entendre par “enfant Jésus ” : le petit roi sacré annuel représentant la lumière du soleil) et de la purification de la Vierge Marie. Cette transformation eut lieu soit sous le pape Gélase 1er, en 472, soit sous le pape Vigile, en 536.
La fête de la nature bouillonnante et des pâturages, celle où l’on avait coutume d’aller recueillir la “rosée de Mai ”, la veille du 1er Mai, devint la fête des saints Jacques et Philippe. Or “Jacques ” vient de “Bacchus ”, c’est-à-dire que le travestissement était transparent. A condition de ne plus célébrer les rites orgiaques on pouvait désormais continuer à adresser les mêmes prières au dieu ancien christianisé. Bien plus, en 474, Saint Mamert, évêque de Vienne en Dauphiné, institua en cette même période de l’année la fête des Rogatons, très ouvertement pour attirer les bénédictions de Dieu sur les biens de la terre. Le concile d’Orléans, en 511, décida qu’elle serait célébrée à travers toute la France les lundi, mardi, et mercredi précédant le jeudi de l’Ascension, cette Ascension (la lumière réoccupant le ciel) se fêtant elle-même quarante jours après Pâques.
La fête du Soleil éclatant, celle du dieu Lug, célébrée encore récemment en Irlande par une procession suivant un jeune homme portant une roue ornée de guirlandes (la course annuelle du soleil) en plein milieu de l’époque des grandes chaleurs, devint la fête de la Transfiguration en mémoire de l’apparition de Jésus dans toute sa gloire à Pierre, Jacques et Jean (peut-être le choix des noms de ces trois apôtres n’est-il pas fortuit et doit-on les interpréter comme représentant chacun une tradition : Jacques-Bacchus, la Grèce ; Jean-Ani, Sumer et Babylone ; Pierre la Palestine).
La fête du Soleil décroissant, considéré comme s’en allant visiter l’empire des morts sous la conduite d’Hermès ou d’Anubis, devint la Toussaint à partir de 731 par la grâce du pape Grégoire III. Mais les Gaulois ne purent jamais se décider à oublier qu’elle avait été d’abord une fête des morts, si bien qu’Odilon, abbé de Cluny, eut le bon esprit d’ajouter aux offices joyeux de la Toussaint des prières pour les morts vers le commencement du XI siècle.
En un deuxième temps, comme le peuple des campagnes n’en continuait pas moins à célébrer en catimini les anciens rites ou, tout au moins, à invoquer Dieu en ces quatre moments de l’année sous une forme spécialement panique, en dépit et en sus des rites officiels, il fut décidé d’officialiser de telles prières et de célébrer chrétiennement les Croix-Quartiers. Dès 460, le pape saint Léon avait institué un jeûne aux environs des quatre dates fatidiques. Vers 1073, Grégoire VII, le fameux adversaire de l’empereur germanique Henri IV, voyant que la christianisation des quatre fêtes n’avait pas suffi, accorda au peuple de les célébrer non plus pour des motifs liturgiques mais pour le vieux motif d’implorer le ciel pour les biens de la nature. Mais, comme il n’était pas question de supprimer les quatre fêtes chrétiennes qui avaient été instituées entre-temps, on en institua donc quatre autres qui furent nommées les QUATRE-TEMPS, forme la plus récente des Croix-Quartiers.
Le 2 février reçut ainsi comme doublure le premier mercredi après les cendres ; La nuit avant le 1er mai reçut pour doublure le premier mercredi après la Pentecôte ; L’ancien 2 août, qui s’était déplacé au 6 août entre-temps, reçut pour doublure le mercredi après l’exaltation de la Sainte-Croix qui se célèbre le 14 septembre ; Enfin l’ancienne veille du 1er novembre reçut comme doublure le mercredi de la troisième semaine de l’Avent. Ici donc le décalage était considérable et, sans doute, opéré pour que les anciennes fêtes païennes sombrassent peu à peu dans l’oubli ; c’est au même motif qu’obéit Jean XXIII lorsqu’il perturba le calendrier des fêtes autour de 1960. On sait que les sorcières n’en continuèrent pas moins à se vanter de célébrer leurs sabbats aux anciens jours ou nuits de Croix-Quartiers. La vantardise était plus ou moins grosse et le sabbat ne devait pas considérer en des rites bien méchants ; il devait même ses réduire, pour quelques héritières esseulées des anciennes coutumes, à la cueillette de certaines plantes tout en observant certains rites.
Le sorbier est un arbre qui paraît avoir été utilisé par les druides pour son pouvoir magique : “ Rien ne te secourra, si ce n’est de faire un feu druidique… Que les armées aillent dans les bois et qu’elles apportent des branches de sorbier, car c’est avec cela que sont faits les meilleurs feux. ” Les baguettes de sorbier, jetées au hasard sur une peau fraîchement écorchée, servaient à répondre aux questions difficiles, d’où la vieille expression druidique encore employée en Irlande pour certifier que l’on met tous ses efforts à résoudre un problème : “ marcher sur les rameaux de connaissance ”. L’arbre-mois du Sorbier patronnait la rapidité. Par contre, mais après tout, peut-être homéopathiquement, un pieu de sorbier, fiché au travers d’un cadavre, immobilisait son fantôme. Taliésin fait dire au dieu en ce mois : “ J’ai été un vent sur la mer ” ce qui exprime que le signe est à la fois aérien et aquatique. D’ailleurs sa lettre phénicienne MEM signifiait “les Eaux ”. Taliésin ne se trompe pas tellement en associant la mer au vent en ce mois. En réalité l’eau du Verseau n’est ni mer, ni rivière, ni étang ; il s’agit de la pluie, ce qui explique que le Verseau soit considéré comme un signe d’air malgré ce qui sort de sa cruche.
A suivre...
· Jean Markale, Les Celtes. Payot
· A.Pauphilet. La Quête du Saint-Graal, 80-81
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