Pleure mon cœur, tu pisseras moins demain.
C’est d’abord la Quête, c’est-à-dire la recherche, dans tous les domaines, et plus particulièrement la recherche de l’équilibre de l’Homme, de son bonheur, dans une harmonie complète avec la nature. Mais le bonheur se gagne lorsqu’on a subi tout une série d’épreuves, qui sont celles de la vie, épreuves violentes, dures, sanglantes : alors l’Homme sait, il connaît la formule miraculeuse qui lui permet de faire face à son destin, car cette formule miraculeuse, personne ne peut la lui apprendre, il n’y a que lui à pouvoir la déchiffrer, patiemment, le long des routes qu’il sillonne, dans les batailles où rôde la mort, dans la victoire qui est dans ses mains.
Jean Markale : L’Épopée Celtique En Bretagne
Je voulais écrire un texte drôle mais je n’y arrive pas. Je n’arrête pourtant pas d’être drôle d’après mes amis. Je passe même plutôt pour une espèce de guignol que pour un gus très sérieux mais...
Brautigan est mort et je ne sais toujours pas où acheter un ouvre-boîtes critique pour l’offrir à mes amis. Surtout à Zézette, cette fille est persuadée qu’elle me connaît profondément. Est-ce parce qu’elle m’a vu souvent à poil ?
Je n’ai pas les mêmes prétentions que Zézette-la-vieille-côtelette. Oui, je l’appelle comme ça et ça la fout drôlement en pétard. J’ai beau lui dire que c’est une référence archéo-testamentaire - c’est un beau mot n’est-ce pas ? - elle ne supporte pas la référence biblique des vieux chrétiens. La femme née d’une côte de porc dit Zézette ! Pourquoi pas d’une tête de veau ou d’un pied de porc frit ! ( Elle adore que je lui fasse des pieds frits, elle dit : “ qu’au moins pendant que je fais ça, je ne casse pas les siens ”. )
Attendez un instant, je suis en train de m’apercevoir que je voulais aussi écrire spécialement pour vous, quelque chose qui serait jeté comme un pont entre vous et moi. Pourquoi vous ? Ce n’est tout de même pas à moi de répondre mais vous le savez bien. Chacun mérite de l’attention de la part de son prochain, même si c’est un enfoiré de première, ne serait-ce que pour pouvoir mieux le voir venir vous marcher sur les mains. L’écriture, ce n’est pas tout, il y a aussi la musique. Je vais donc vous demander d’écouter, tout en me lisant tranquillement, un peu de musique, ce qui devrait renforcer le pont. On pourrait commencer avec un vieux Neil Young, l'album "Harvest Moon". Mon morceau préféré sur le disque : "Natural Beauty". Vous n’êtes pas obligés de tout écouter le disque mais vous pouvez aussi cesser de lire et prendre le temps d’écouter la musique.
En fait, si Zézette est une côtelette, elle est loin d’être vieille. Juste un peu âgée mais je ne peux pas dire tout de suite son âge. Imaginez le topo : un soi-disant ami qui vous balance une chose confidentielle avant la fin de la deuxième page. Ça craint un maximum !
Un jour j’ai cherché pour elle un qualificatif spécial, qui ne pourrait s’appliquer qu’à elle, à personne d’autre de ma connaissance. Étant capricorne, je suis tenace, particulièrement tenace, je me suis tapé le dico toute la nuit malgré ses ruades et ses cris. Elle voulait absolument dormir et donc que j’éteigne la lumière. J’en étais à la page 316 de mon Larousse illustré, édition de 1980, lorsque j’ai décidé de continuer ma recherche sur la cuvette des gogues, ses coups de pied me dérangeant un peu.
J’aurais pu rester sur “ diaboliquement ” mais ça ne convenait pas. “ Dialypétale ” me plaisait assez mais c’était une sous-classe de dicotylédones comprenant plusieurs familles dont les fleurs sont à pétales séparés. La fleur de Zézette-la-vieille-côtelette n’avait rien d’une quelconque ombellifère à pétales séparés. Elle était plus proche de l’orchidée dont le nom vient du grec orkhis qui veut dire testicule. Les orchidées de plus sont souvent épiphytes. Un végétal épiphyte est un végétal fixé sur un autre mais non parasite. Ça se précisait dans ma tête, une orchidée, une fleur admirable qui se fixe sur la tige d’une autre fleur, pas pour la parasiter mais pour l’embellir et la charmer et... ah non ! Zézette- la-vieille-côtelette va tiquer sur l’origine grecque de l’orchidée et je l’entends déjà :
Pour toi mon pote, je suis une couille ?
Ça ne pouvait pas aller du tout et je tombai sur ”dichroïque ”, qui présente du dichroïsme, propriété que possèdent certaines substances d’offrir des colorations diverses suivant les circonstances de l’observation : “ les cristaux et les gemmes anisotropes présentent souvent un dichroïsme marqué. ” J’ai tiré inutilement la chasse d’eau et faillis me casser la gueule à cause des fourmis qui courraient dans mes jambes sans autorisation. On ne devrait pas lire plus de deux heures sur des chiottes, elles ne sont pas prévues pour ça, nos jambes non plus et les fourmis sont partout. Je possédais néanmoins mon qualificatif pour Zézette-la-vieille-côtelette-qui-pionce.
Se voir comparer à un cristal ou une gemme, c’est autrement plus flatteur qu’à une fleur de testicule même parfumée. Zézette-la-jeune-côtelette s’est réveillée à dix heures du matin ce jour là avec son qualificatif perso : dichroïque. Ce mot l’avait rajeunie instantanément.
Elle l’a très bien accepté, après deux heures d’explications vaseuses sur la beauté des pierres, cristaux et autres gemmes, tous précieux. Ça encore, ça passait à l’aise mais les colorations diverses suivant l’observation coinçaient un peu, il m’a fallu argumenter sur ses qualités nombreuses et pas toujours visibles dans telle ou telle situation mais heureusement, je manie très bien la litote et la métaphore et de plus, je suis doué d’un fort instinct de conservation.
C’est un fait établi à présent, Zézette-la vieille-côtelette est dichroïque quoi qu’en pense le monde entier, même si je n’ai plus le monopole de l’observation de toutes ses facettes, fossettes et autres plis et replis, ce qui parfois me fait pleurer.
J’ai dit au début de la page que je voulais écrire un texte drôle et je viens d’écrire que parfois je pleurais. Si vous voulez mon avis, je ne suis pas prêt de m’en sortir.
Des individus de ma connaissance pensent qu’il est honteux pour un homme de pleurer pour un certain nombre de raisons. Je tente parfois de dresser la liste de ces raisons et comme je suis absolument un grand fainéant, j’arrête au bout de quelque temps en me disant qu’après tout, je m’en moque éperdument. Je crois même que j’adore pleurer, enfin pas pour n’importe quoi et surtout pas avec n’importe qui. J’adore pleurer, surtout quand je suis seul ou alors il faut que ce soit avec quelqu’un que j’aime très fort.
J’adore pleurer au cinéma. Chaque fois que je vois “ Un Monde Parfait ” de Clint EASTWOOD et je l’ai déjà vu vingt-cinq fois, je pleure. Quand j’ai fini de lire certains livres aussi, je pleure. Pas tout bien sûr. Franny et Zoé de Salinger, Dalva de Jim Harrison me font toujours pleurer après plusieurs lectures.
Un jour que je devais être en manque de pleurs, j’ai pleuré en lisant un horaire des trains qui partaient pour le Nord de la France. J’imaginais réellement tous ces gens obligés d’aller vivre dans la grisaille et le froid. C’était comme si j’avais assisté à un départ collectif pour le purgatoire. J'entendais le diable hurler avec la voix de Tom Waits (oui, il picole et fume comme un beau diable) :
- Béthune, Gravelines, Hazebrouck, Wattrelos, une éternité d'arrêt tout le monde descend!
J’ai une telle faculté de produire des larmes que je pourrais être classé catastrophe naturelle. Je suis un véritable déluge ambulant. Je sais aussi m’en servir pour la bonne cause, par exemple la mienne. Un jour j’ai regardé ma feuille de paie devant mon patron, il lui a fallu deux heures et une boîte de kleenex pour me laisser tranquille. Il ne comprenait plus rien le bougre. Ce n’était pas un vrai patron. Il était directeur d’un supermarché où j’avais été embauché comme poissonnier. Un directeur de magasin à succursales multiples est un employé payé au mois. Il est patron factice, chien de garde. Il se trouve parfois dans une situation aussi précaire que le dernier des employés.
J’imagine tous les problèmes qui klaxonnent à ses oreilles directoriales : Le chiffre, la fauche, les employés, la propreté, la répression des fraudes, les graffitis des chiottes qui révèlent la taille de son pénis etc. J’avais préféré être à ma place dans son gourbi supertruc et j’ai regretté de l’avoir tourneboulé pendant au moins deux minutes. J’ai mis fin à mes pleurs et à ses affres en une seule question.
- Vous connaissez Charles Aznavour ?
- ?
Je lui ai chanté le premier couplet d’ “emmenez-moi ” qui dit : “ il me semble que la misère serait moins pénible au soleil ”. Comme il ne comprenait toujours pas, je lui ai expliqué que j’avais décidé de partir plus au sud. C’était un samedi à dix-neuf heures, juste au moment de la fermeture. Le mardi il a été très surpris d’apprendre que je m’occupais du rayon poissons de son concurrent direct à cinq cents mètres de son magasin. Pourtant je n’avais pas menti, c’était plus au sud.
J’avais passé trois mois dans sa boutique à ce brave homme et je ne lui ai laissé que de bons souvenirs. J’avais fait l’ouverture de son rayon et je devais être intéressé au chiffre d’affaires. Au bout de deux mois, j’étais toujours smicard. Ce qui m’a vraiment décidé à agir, c’est que je n’avais pas envie de pleurer et ça, c'était pas naturel.
J’ai donc passé un mois à me marrer dans mon rayon. Les dernières semaines je travaillais en salopette rose, sweater rose et lunettes noires, cerclées de rose, le Walkman sur les oreilles. J’étais en pleine forme musicale, je m’envoyais la 6eme de Mahler ou Berlin de Lou Reed. Vous pouvez en faire de même et écouter, surtout Berlin, on va garder la sixième pour plus tard. Je distribuais des mini-mars et des Mini-Bounty, (que je piquais dans les rayons) aux enfants de mes clients potentiels. Je racolais ces derniers avec des formules jamais entendues dans un magasin de ce type.
- Soyez bons avec les animaux : adoptez un hareng, adoptez un merlan ! Le poisson, ceux qui n’en achètent pas sont cons ! Salut les copains mais ça ne pue pas mes colins !
Ma machine à fabriquer de la glace était habitée par d’étranges flacons qui n’attendaient au frais que mon envie de boire. Vin jaune, pur-malt et autres bénédictions alcoolisées me régalaient à longueur de journée. Je me cuisais des langoustines hors de prix que je ne mettais même pas en vente, c’est tellement bon chaud. Je déjeunais d’huîtres de Belon, de langoustes et autres douceurs.
Ce con de directeur réussit tout de même à me faire pleurer un jour mais c’était moins bien que Clint EASTWOOD ou JD SALINGER.
Il y avait un quai de débarquement des marchandises juste à côté de mon labo, où je stockais et préparais mon poisson. A droite du quai, à l’extérieur il y avait un gros conteneur à ordures. Lorsqu’il était plein, un employé mettait un autre à sa place. Le matin à six heures, les éboueurs en vidaient un certain nombre dans leur benne. Il y avait aussi des conteneurs pour les cartons et les papiers.
Le petit directeur de mon cœur était occupé ce jour là à écrabouiller une cinquantaine de camemberts à grands coups de tatanes pour les jeter plats comme des galettes dans la benne à ordures.
- Ces camemberts sont foutus lui demandais-je ?
- Que nenni mon brave, leur date de vente est dépassée !
- Laissez-les à côté de la benne, il y a un pauvre vieux qui vient souvent chercher de la nourriture dans les ordures.
- Je sais, c’est pour cela que je les démastique et je sais aussi que vous lui déposez des choses dans un carton. C’est complètement illégal et ça pourrait vous coûter la porte si d’aventure vous récidiviez. Vous êtes prévenu.
- La porte je la prendrai bientôt, c’est une certitude. Mais ce vieux bonhomme, il n’a rien d’autre à bouffer que ce qu’il trouve dans les poubelles. Si on lui donne trois ou quatre camemberts périmés ça ne va pas mettre la société en péril. Il y a des magasins où l’on revend les articles périmés à moitié prix. Une date de vente, c’est de la couille en barre Raymond, on voit bien que ces clacos sont loin d’être pourraves ! Moi personnellement je n’achète jamais de calendos ici, ils sont durs comme du plâtre !
- Vous ne comprenez pas, nous ne pouvons pas nous permettre de donner de la nourriture périmée. La société serait responsable en cas de problème d’intoxication et ça pose aussi des problèmes d’autre nature.
- Putain ! y’a un restau du cœur qui galère pour trouver de la nourriture et vous balancez des machins tout bons ! On ne dirait vraiment pas que tu es né dans une famille de huit enfants à l’H.L.M. n° 1 de la route de Syam. Ton père était bien manœuvre aux fours à chaux Ducon ?
Gros silence et regard appuyé. J’avais tapé dans le mille. Ce petit connard, je l’avais vu sortir de l’école des centaines de fois. Il avait eu l’air de ne pas me reconnaître mais on ne me la fait pas. Je pense que c’est sur ce point que j’ai craqué. Quand j’en ai discuté avec Zézette-la-belle-côtelette elle pensait, elle, que c’était aussi la quantité d’alcool que j’avais dans le cerveau qui me prédisposait à déborder des lacrymales. Zézette n’est pas partiale lorsqu’il s’agit de moi. Elle dit que lorsqu’on aime bien quelqu’un on ne doit pas lui faire de cadeau. Mais moi, j’aime mieux sa peau que sa philosophie et ses morsures sont des caresses.
Je pleurais dans mon rayon en vendant mon poisson. Mes larmes coulaient sur la julienne et le cabillaud, elles resalaient un peu plus les huîtres et les moules, faisaient des trous dans la glace ce qui mettait en péril la fraîcheur du poisson. Quand une cliente me demandait la cause de mon chagrin, j’expliquais le pourquoi du déluge. Une a ri, deux ou trois sont passées à autre chose et une femme magnifique que je ne connaissais pas a pleuré au moins cinq bonnes minutes avec moi. J'étais tellement ému que je ne lui ai même pas demandé son prénom. Elle sentait un parfum genre "senteurs marines" ou " Effluves Océanes", un truc de ce genre que j'avais senti une fois sur une fée bretonne un jour de défonce.
Je ne sais pas qui est allé voir le directeur, ma fée ou des clientes qui en avaient marre de me voir pleurer, tout ce que je sais, c’est qu’en fin d’après-midi, il m’a appelé pour me montrer son œuvre. Il avait installé un caddie entre les caisses et la sortie, juste avant la porte avec une pancarte ainsi libellée :
Pour les restaurants du cœur.
Vous pouvez mettre des produits qui leur seront donnés.
La Direction du magasin.
Je lui ai fait remarquer que cela n’engageait pas du tout la société qui exploitait ce magasin. Il est parti dans son bureau en pestant sur l’ingratitude humaine, il avait passé des heures au téléphone pour obtenir l’autorisation de faire ce geste de la part de la grande direction. Je suis allé plusieurs fois voir en douce à travers la porte du bureau s’il pleurait. C’était un vrai dur, il ne s’épanchait pas, ne versait pas une larme.
Le lendemain, alors qu’il était en réunion avec la haute direction, je suis allé voir de près le caddie. Il n’y avait pas grand chose dedans et j’ai demandé aux trois caissières de permanence à cette heure plutôt creuse comment ça se passait et s’il y avait eu beaucoup de marchandises dedans depuis la veille. L’une d’elle me dit :
- Dedans le caddie y’a que trois paquets de nouilles et deux kilos de sucre. On a regardé tout à l’heure et je peux te dire que les pauvres à ce rythme là, ils ne vont pas chier gras.
- Avec tout ce qu’on jette ici, si ce n’est pas malheureux ! Je vous ai vu hier discuter avec l’autre tordu, j’en étais toute retournée dit la deuxième.
- Ce n’est pas avec ce qu’on gagne qu’on va mettre beaucoup de choses dedans dit la troisième, ils se foutent vraiment de la gueule du monde.
- Je vous propose un jeu mes tendres collègues dis-je. Vous allez fermer les yeux pendant cinq minutes dans un instant.
L’une des caissières me fit remarquer que le chef de rayon qui surveillait le magasin en l’absence du dirlo, se trouvait dans la cabine vitrée et il nous regardait converser. Je leur demandai un instant et repartis au fond du magasin.
De la boucherie j’appelai le bureau et en changeant ma voix, je demandai au chef de rayon s’il lui fallait de la volaille préemballée, articles qui dépendaient du magasin et non pas des bouchers. Le chef de rayon alla au fond du magasin compter les barquettes d’escalopes de dinde et autres volailles. Je fonçais dans les rayons, les bras chargés de produits divers et je passais les caisses en courant devant les caissières hilares. Le chariot des restaus fut vite plein et je regagnais le téléphone de la boucherie avant que le chef de rayon ne rejoigne le bureau. Lorsqu’il commença à égrener sa commande, je reposai le combiné sur sa fourche. Pas de pot coco, ça a raccroché !
J’ai inauguré cette pratique, que bien sûr les autres employés ont vite fait de reprendre. Chaque semaine les restaus du cœur embarquaient deux caddies pleins, les autres supermarchés étant au courant, ils ne voulurent pas rester en reste et firent de même. Je ne sais pas si leurs employés étaient aussi sympas que mes collègues mais à mon avis ils ne sont pas plus cons que nous et sont aussi mal payés alors on peut espérer.
Je m’aperçois que je n’ai toujours pas réussi à vous faire rire, il va falloir que je trouve autre chose. Si vous voulez, je peux vous faire pleurer, je ne sais pas si c’est aussi communicatif que le rire mais on peut essayer. Vous voulez que je vous parle de mon relevé de compte en banque ou de ma vie sexuelle ?