Journal de Billy Rubin Malade éminent et Activiste notoire
Robert et la Française des Jeux sont en bateau, Robert tombe à l'eau...
Robert éteignit rageusement le radioréveil, il ne se souvenait pas de l’avoir branché sur France-info la veille. Ça faisait tout de même trois fois en moins d’une heure qu’il entendait parler de Tapie et ça, c’était plus chiant que toutes les sonneries du monde. Quelle sonnerie, quelle connerie, quel réveil de merde. Bon dieu, sur quelle planète de dingues on vit ! Que l’on tapi-ne sans moi bordel ! L’oseille ce n’est pas ma gâche, surtout les matins blêmes !
Il était onze heures ce samedi vingt huit août et Robert se rappela que la putain de poste de son quartier fermait justement à midi le samedi. Avec un peu de pot son AAH (allocation adulte handicapé) avait été versée sur son compte. Un seul moyen de savoir si le pactole d’un montant de deux mille balles avait bien fait le voyage dans la nuit : aller voir de visu.
Il arriva à la poste de la rue Ramponneau à onze heures trente-huit, trois guichets sur quatre étaient ouverts et une douzaine de personnes attendaient à chaque queue. Il prit son tour dans une des files et son mal en patience. Lorsqu’il sortit son passeport ainsi que la carte de postépargne de sa veste, il se dit qu’il était vachement en avance sur le plan de travail de la guichetière. Il aurait dû attendre encore un peu avant de le faire, quatre personnes au moins se trouvaient devant lui. Il pensa que son impatience était un signe du destin et que son fric ne serait certainement pas au rendez-vous s’il allait plus vite que la fanfare.
Il y avait comme ça des signes qui ne trompaient jamais. Robert s’interdisait d’être crédule mais il pensait, à son corps défendant, que des avertisseurs jalonnait la vie et qu’il suffisait d’en connaître les codes pour s’en défier et plonger de moins haut dans le merdier ambiant.
Ses documents à la main, il se voyait déjà rembarré par l’employée quand elle découvrirait qu’il n’avait plus que neuf francs sur son livret. Il fallait qu’il lui demande d’abord “ la position “ de son compte. C’est comme cela qu’il fallait dire. Un jour il avait demandé stupidement un “ relevé “ de son compte afin de savoir combien il lui restait, elle lui avait donné un papier, la conne, qui ne comportait aucune indication sur la bonne santé du compte, juste sur sa nature et les coordonnées, il ne s’en était pas relevé lui-même. Ça y est putain ! C’était son tour.
· Je voudrais savoir la position de mon compte postépargne !
Il se dépêcha d’ajouter “ s’il vous plaît chère Maadaame ” de peur de froisser son interlocutrice et il lui tendit son passeport et sa carte.
· Je suis désolée mais la machine est en panne ! répondit l’employée.
Putain de merde, ça ce n’était absolument pas prévu au programme ! Il réfléchit en moins d’une seconde et lui demanda trois cents francs. Dans le pire des cas, si le virement n’était pas passé, la femme lui refuserait l’argent. Si par contre son fric avait fait le saut dans la nuit, le terminal n’émettrait aucun grognement et la madame se fendrait royalement des trois cents balles et peut-être même aussi d’un sourire. A-t-elle baisé cette nuit la grosse pas souriante ? A-t-elle reçu sa dose de câlins et de papouilles ? Ses chiards ont-ils chialé toute la noile et pisser au lit ? Va savoir ! Les voies de l’administration sont impénétrables mon papounet !
Le bruit de mastication de l’appareil éminça le cerveau de Robert pendant deux bonnes minutes qui lui parurent durer des siècles puis l’engin éructa péniblement et le formulaire jaune, que Robert avait orné de sa signature, sortit calmement de l’imprimante. Il ramassa ses trois talbins et quitta la poste en vainqueur. Il avait brillamment triomphé de la panne informatique. Le monde s’offrait à lui, il côtoyait les dieux, tout baignait dans l’huile ! Le pied !
Dans la rue, Robert se dit qu’il était vraiment quelqu’un avec ses trois ticsons dans la poche. Il pouvait réellement affronter l’adversité, le lardfeuille armé d’une telle somme. Chez son ami, E.D l’épicier, il aurait avec ce fric de quoi bouffer pendant au moins une semaine. Plus, bien plus encore ! Beaucoup plus Bob ! Recompte ! Tu n’y es pas ! T’as touché gros, connard ! Ça fait au moins quinze jours que tu n’as pas eu trois cents balles dans tes fouilles de misérable. T’as perdu le coup de main grignou !
Il comptait dans sa tête :
Un poulet à douze balles le kilo, un kilo et demi, ça fait dix-huit balles. Un filet de patates à sept balles cinquante, vingt-cinq balles. Trois bouteilles de vin de pays à six balles, donc vingt-cinq et dix-huit ça fait trente-cinq, quarante-trois balles. Un camembert à cinq soixante-quinze plus des yaourts à trois trente-cinq, deux fois quatre ça fait dans les soixante balles. Si je garde douze balles pour le pain, quarante balles pour le tromé, trente balles pour les journaux, j’arrive à cent trente balles. Je tiens deux semaines s’il ne m’arrive pas de conneries du genre chiasse ou grippe ! L’avenir est plus que radieux, je suis le roi de Belleville ! Écartez-vous, tas de boule à nœuds, je passe !
Il mit le pied gauche sur une merde de clébard bien épaisse, ça aussi c’était un signe qui ne trompait pas. La chance se profilait à l’horizon, sa grand-mère le lui avait enseigné. Une merde de chien abordée du pied gauche était un signe des plus bénéfiques. Adieux calculs savants d’économie domestique, la chance pointait son museau de fouine, il fallait lui sauter sur le poil illico et la saisir aux gonades !
Robert trempa sa chaussure dans le caniveau, la flotte descendait vers Belleville, il la suivit jusqu’au boulevard. A gauche on allait en direction de chez E.D, il prit donc à droite et se laissa guider par son destin, droit vers lui.
De l’angle de la rue Ramponneau au métro Belleville, il chercha des signes lui indiquant où et quoi faire, comme il ne sentait rien, il avançait tout droit. Arrivé au métro il regarda attentivement par terre et vit un ticket de “ Millionnaire “ puis un mètre plus loin, un autre. Il comprit d’un seul coup le grand dessein que la postérité avait tracé pour lui : remonter les tickets jusqu’à la source, là où il y avait le pognon et ensuite frapper ! Ta ta ta ta ! Ta ta ta ta !
Des tickets de millionnaire jalonnaient la chaussée jusqu’au tabac du haut de la rue du Faubourg du Temple. Il prit sa place dans la queue. Le comptoir du tabac ressemblait assez à un guichet de poste : du Plexiglas, des trous pour parler et une jeune chinoise qui aurait pu être postière car elle ne souriait jamais. Elle travaillait tout de même dix fois plus vite qu’à la poste et surtout, elle comptait comme un calculateur électronique. Les chinetoques sont les rois du commerce, ils pourraient vendre du jus de poisson pourri aux visages pâles du coin ! Puis Robert réfléchit un instant, et sourit benoîtement en pensant à la bouteille de Nuoc Mam qu’il avait achetée il y a six mois, même qu’un soir de retour de piste il en avait bu une grande gorgée et avait involontairement repeint sa cuisine au jus de poisson. La fille du ciel refila à Robert les trois tickets de Millionnaire contre ses cent balles et lui rendit la monnaie. Il alla au bar et se fit servir un café par la mamie chinoise qui officiait au percolateur. Les trois tickets étaient solidaires, détachés de la même liasse, encore un signe se dit Robert en grattant les surfaces adéquates à l’aide d’une pièce de cinquante centimes. Le premier rectangle libéré lui indiqua qu’il avait gagné dix francs. Robert réfléchit et pensa que la taille de la pièce était pour quelque chose dans le montant du gain. Il sortit une pièce de deux francs et gratta la deuxième case, il avait bien eu raison de changer d’outil, vingt francs sur le deuxième ticket. Sans hésiter une seconde il prit une pièce de dix francs pour déflorer la troisième case. Robert sentit une bouffée de triomphe envahir ses joues. Vain dieu, il avait découvert cent francs ! Il demanda à la mamie chinoise trois autres tickets et les cent balles. Un seul des coupons était gagnant, vingt francs. Robert réfléchit aux signes qu’il venait de recevoir. Il regarda le ticket et ne vit rien de précis, il le retourna et lut le verso, le message codé du destin lui sauta aux yeux : Les gains étaient payables jusqu’à mille francs dans tous les points de vente de la Française des Jeux, c’est à dire chez tous les marchands de billets de Millionnaire. On n’était pas obligé de se faire rembourser là où on l’avait acheté. La France était un grand casino et chaque point de vente une table de jeu avec des croupiers différents. On pouvait, Robert pouvait, se composer son voyage à Las Vegas.
Il empocha le ticket gagnant et sortit après avoir réglé son café. Il descendit la rue du Faubourg du Temple d’un pas de touriste mais ne vous y trompez pas, Robert était déterminé et froid, il allait entamer un après-midi d’enfer.
Il s’arrêta au prochain tabac de la rue et tendit son ticket à la vendeuse, il en prit deux autres en échange et s’installa au bar et commanda un kir. Robert contempla un moment son double ticket afin de savoir par quel bout l’entreprendre. Il commença à les séparer et ne voyant pas de signe particulier il sortit une pièce de dix francs et commença à gratter la moitié d’un puis la moitié de l’autre. Il observa les deux coupons. Sur celui de gauche il y avait en haut 10000 Fr. puis 50 Fr. et un téléviseur, sur celui de droite il y avait le même téléviseur au même emplacement 1000 Fr. au milieu et 50 Fr. en haut. Robert se rendit compte qu’il avait gratté la partie droite du ticket de gauche ainsi que la partie gauche de celui de droite, cette asymétrie le troubla profondément et il se dit que c’était là un signe néfaste pour la suite de l’opération. Il aurait dû réaliser une dichotomie parfaite et il se mit à réfléchir à ce qui pourrait réparer ce geste malencontreux dû sans doute à un manque de concentration de sa part. On ne doit pas agir n’importe comment quand il y a de l’argent en jeu se dit le gratteur fou à voix basse. La serveuse crut qu’il s’adressait à elle et lui répondit.
· Vous avez l’air emmerdé avec vos tickets ! Oh mais vous n’avez pas tout gratté, il faut le faire partout ! Vous voulez que je vous montre ?
Robert après un début d’agacement eut un sourire radieux. Enfin un petit signe ! Cette charmante fille allait lui porter chance, il n’en doutait pas un instant. Il fit l’innocent.
· Je ne sais pas comment ça marche ces trucs là, c’est la première fois que j’en achète !
La serveuse découvrit celui de gauche avec son ongle et le regarda. Il y avait exactement la même chose de l’autre côté. Elle tendit le ticket à Robert et se mit à gratter l’autre.
· J’aurais dû commencer par celui-ci dit la fille, il y a cinquante francs ! Vous les voulez en liquide ou vous en reprenez ?
Robert choisit d’en prendre trois, de garder dix francs et de donner dix francs à la fille. Dans les casinos on laissait un pourboire au personnel quand on gagnait, il avait vu ça dans un film ou Roger Moore lançait des plaques en disant : “ Personnel ! “ Il faillit faire de même mais se retint. Personne ne devait savoir qu’il était à Las Vegas. Dans l’immédiat il devait retrouver toute sa lucidité et adopter la meilleure des stratégies pour gratter ses trois tickets. La serveuse était à l’autre bout du bar et servait un habitué en lui relatant ce qu’elle venait de faire avec Robert. Le client lui demanda de lui apporter un ticket qu’elle alla chercher derrière le tabac.
Robert était agacé par le fait que quelqu’un d’autre jouait en même temps que lui, il décida de payer son verre et sortit à toute allure en évitant de regarder dans la direction de l’autre gratteur. Il descendit la rue en serrant ses tickets dans sa poche. Il y avait beaucoup de monde dans la rue et il ne voulait pas qu’on le vît gratter mais l’envie de savoir ce qu’il y avait sur ses tickets le démangeait tellement qu’il entra dans un couloir et commença à gratter un premier ticket dans sa main. Il les avait séparés et tout de suite le regretta. Je suis trop impulsif, pensa-t-il ! La vue du ticket confirma sa remarque, le ticket était perdant. Les deux autres aussi, il avait tout merdé. Il ressortit du couloir et descendit la rue en direction de République. Il y avait un autre bar-tabac à moins de cinquante mètres, Robert entra, s’installa au bar et demanda un kir. Il paya son verre et fit ses comptes il lui restait trois cents soixante-dix francs, il avait commencé avec trois cents francs. La bonne technique se dit-il est de jouer la moitié des gains. Il alla à la caisse du tabac et demanda trois millionnaires. Il revint au bar et essaya de sentir ce qui se passait. Autour de lui il y avait d’autres clients. Robert sentit qu’il était observé ; à sa gauche, une vieille femme buvait un café et semblait attendre que Robert grattât un de ses tickets. Il en était sûr. Il se dit que la vioque allait sans doute en acheter un si son premier était gagnant. Ça puait un maximum pour la suite de la partie. Tournant la tête vers la droite deux types buvaient l’apéro en le regardant. Beaucoup trop de regards étaient braqués dans sa direction, il opta pour les toilettes. Dans le pissodrome qui puait l’ammoniaque, il gratta un des tickets. Rien ! Il fit de même avec les autres et sa déception fut grande : un seul ticket gagnait dix francs. Robert se dit que sa crainte des autres y était pour quelque chose. S’il avait affronté le regard de la mémé, il aurait certainement eu un gain plus important. Il rangea les tickets perdants dans sa poche de droite et mit le gagnant dans celle de gauche. Il revint au bar et but une gorgée de kir. La mamie lui adressa la parole, il faillit s’étouffer.
· Alors petit tu as gagné combien ?
Robert joua les innocents :
· Vous m’avez parlé ?
· Combien tu as gratté ?
· Je ne vois pas ce que vous voulez dire !
· Regardez-moi celui là ! Ils sont où les tickets qu’il avait avant d’aller aux cagoinces ! j’ai soixante-dix-huit berges mais je vois clair ! C’est-y que t’aurais empoché le gros lot et que tu ne veux pas payer ton coup ?
· Si vous voulez que je vous paye un verre, il n’y a pas de problème !
Il héla le serveur.
· Remettez un verre à la dame sur mon compte !
Le serveur servit la vieille et dit :
· Il a gagné combien ?
· Le gros paquet, il ne veut pas que ça se sache mais j’ai bien senti le coup ! dit l’ancêtre.
· J’ai rien gagné du tout dit Robert !
Les deux buveurs de droite, qui observaient la conversation depuis le début sans en perdre une bribe, se manifestèrent aussi :
· Faut pas nous la faire dit le plus gros, mon pote est allé aux chiottes derrière toi, t’as pas balancé les ticsons !
· Doit-y avoir une belle pincée affirma l’autre, c’est des trucs qu’on sent tout de suite ! T’es une sorte de professionnel, ça se voit tout de suite ! C’est des trucs qu’on flaire ça !
· Y veut pas en parler, c’est son droit ! déclara la mamie, en tout cas, il est correct, j’ai eu droit à ma rincette ! Santé dit-elle en levant son verre !
Robert plus qu’agacé sortit les tickets perdants et les balança sur le sol.
· Si on jette ça dans les gogues, ça peut tout boucher le merdier et pour le coup, c’est lui qui nettoierait !
Le serveur, désigné par le doigt de Robert, acquiesça en faisant une remarque.
· Oui bien sûr ! Mais y’en manque tout de même un !
· Preuve qu’on a bien vu, dit l’un des deux buveurs.
Robert ne sut pas pourquoi il le fit mais il laissa planer le doute et se fendit d’un verre pour en rajouter.
· Bon, allez, je vous paye un coup et on n’en parle plus !
La tournée lui coûta cinquante-six francs en comptant les deux verres qu’il but. Un flambeur ne regarde jamais à la dépense se dit-il ! Il sortit du troquet en vainqueur avec son ticket qui valait dix francs et trois cent vingt francs dans la poche. Il était temps de se refaire pensa Robert et donc de trouver un autre lieu de jeu mais surtout de changer sa tactique. Pour ne pas éveiller l’attention, il faudrait acheter un seul ticket à la fois et le gratter avant d’aller au bar. Il descendait la rue à nouveau dans la direction de République et vit qu’il y avait un petit bar-tabac de l’autre côté du croisement, toujours sur le même trottoir ; il y entra et échangea son ticket contre un autre vierge. Il le gratta caché derrière les présentoirs et le balança par terre, il était perdant. Il n’y avait personne au bar. Robert regarda autour de lui et, rassuré par la tranquillité ambiante, demanda un kir au patron. Ce dernier assurait le comptoir et le bar, c’était réellement l’interlocuteur rêvé pour Robert, il avait l’esprit du croupier type de Las Vegas (Nevada) pas de celui du Nouveau Mexique, rien à voir !
C’était un pro, il ne posait pas de question, il encaissait et payait, servait et encaissait, parlait un peu et écoutait beaucoup. Un vrai commerçant, un comme tous ces autres tordus auraient dû être dans un monde équilibré, surtout dans les bistros ! On ne demande à un patron de trocson que de servir frais et d’écouter en acquiesçant et surtout en rendant correctement la monnaie. Après bien sûr, si on est dans son bar, le sien, le vrai, le patron est autre chose qu’un simple vendeur de limonade, un individu bien plus grand, une personne, une autorité. Il est à la fois le banquier, le confesseur, le directeur de conscience et aussi... tout quoi, mais ça, ça n’existe presque plus se disait Robert. Elle était très loin de Paris sa Bretagne natale avec ses derniers bistros clandestins, repères des vrais hommes de sa race, assoiffés de bière pression, de vin et d’absolu !
Il but son verre et en demanda un autre au patron, quand il le servit Robert lui demanda aussi un autre millionnaire. Le mastroquet lui refila un ticket dans une soucoupe et se remit à essuyer ses verres en parlant à Robert.
· Il y a moins d’une heure, un client a gagné cinq mille francs !
· Cinq mille francs ! Je n’ai aucune chance alors !
· Une fois, j’ai eu deux gagnants de suite, un trois mille et l’autre deux mille. Il est très difficile de faire des statistiques ; vous devriez quand même le gratter, on ne sait jamais, il a gagné au quatrième ! Je ne dis pas ça pour forcer la vente, c’est un client qui en prend toujours quatre, tous les samedis et c’est la première fois qu’il gagne quelque chose ; il est toujours bon d’insister. D’être régulier quoi !
· Oui, faut être constant dit Robert, même dans la poisse, comme cela on est encore plus heureux quand ça arrive !
Il gratta le ticket en essayant de penser à rien, ni au sens du grattage ni à la façon de procéder, en n’essayant même pas de voir apparaître les chiffres au fur et à mesure. Quand il eut débarrassé le ticket de sa pellicule argenté, il le regarda. Il avait gagné cinquante francs. Le bar était toujours aussi désert, Robert tenta un banco, tout semblait à sa place pour risquer le grand coup, il s’adressa au patron.
· Je reprends un verre, je vous en offre un et j’échange ce ticket contre cinq autres qui vont tous être gagnants !
· Je vous remercie pour le verre mais je ne bois jamais avec un client, je tiens à la fois à ma santé et à mon fond de commerce. C’est un principe de base quand on tient un bistro : ne jamais boire avec les clients ; ne jamais offrir de verre et ne jamais s’en faire offrir. J’en ai tellement vu qui y ont laissé leur peau ! On accepte une fois et on ne peut plus jamais refuser.
Robert comprit ce trait de sagesse du bistroquet et but à sa santé. Le patron leva un verre d’eau qui traînait derrière le bar.
· J’ai toujours mon verre de Contrex, un à chaque heure, comme cela je n’ai jamais soif, je peux trinquer et ça fait du bien. Faut éliminer dans ce travail, toujours à piétiner derrière le comptoir, les jambes gonflent rapidement. Vingt ans de comptoir, pas une varice !
Robert tailla une bavette avec cet homme si prévoyant et de si bon conseil. Il avait enfin trouvé le bon endroit. Ses tickets étaient devant lui sur le bar et il n’osait pas les gratter de peur d’interrompre la conversation avec cet homme de si bon aloi. Le patron dut le sentir et alla ranger des paquets de cigarettes dans les rayons du coin tabac. Robert découvrit les cinq tickets sans regarder ce qu’il y avait dessus, la manœuvre lui avait porté bonheur tout à l’heure. Quand il eut les cinq rectangles devant lui, il les examina un à un ; aucun n’était gagnant. Le patron, qui l’observait discrètement depuis le comptoir du tabac, sentit que le moment était venu de retourner au comptoir du bar, apporter un peu de réconfort à son unique client.
· Alors combien ?
· Rien du tout, ce n’était pas les bons !
· Si on gagnait tous les jours, ça serait trop simple ! Pis faut pas se leurrer, c’est fait surtout pour qu’on lâche du pognon, ils en gagnent certainement beaucoup plus qu’ils en distribuent, s’il en était autrement ils seraient en faillite depuis longtemps ! Moi, je me dis que, après tout, l’argent des jeux c’est autant qu’on à pas à débourser en impôts !
Robert approuva d’un hochement de tête et redemanda un verre pour noyer sa déception dans le vin blanc et le cassis. Décidément cet homme lui plaisait beaucoup, l’endroit aussi, il était toujours le seul client du bar. De temps à autre, quelqu’un venait acheter du tabac, Robert attendait le moment où une personne achèterait un millionnaire. Il se disait que dès qu’il verrait un ticket perdant dans les mains d’une personne, il achèterait vite le suivant, ce qui augmenterait à coup sûr ses chances de gagner. Trois personnes attendaient qu’on les serve au tabac. La première prit un millionnaire. Comme cela arrive souvent, les deux autres en prirent un aussi. Robert eut un frisson de bonheur, il y aurait peut-être le gagnant qu’il attendait, après ces trois là. Le premier acheteur gratta son ticket sur le coin du comptoir et le laissa choir sur le sol. Le second sortit avec le ticket à la main, Robert trouva ce geste désolant puis pensa qu’il le découvrirait dehors et reviendrait avec s’il gagnait tant soit peu. La troisième personne jeta aussi son ticket. Robert attendit un instant puis comme le deuxième acheteur ne revenait pas avec son ticket, il fonça au tabac et en acheta deux.
· Vous, vous tenez absolument à gagner ! lui dit le patron.
· Qui ne risque rien n’a rien, répondit Robert.
Il reprit sa place au bar et découvrit ses deux jeux. Il le fit façon casino et lança un « rien ne va plus, faites vos jeux ! » en grattant le dernier. Que dalle ! Il fallait réfléchir vite et bien. Plongé à fond dans son trip Las Vegas, Robert se dit que la martingale n’était pas faite pour les chiens et que dans tout bon casino qui se respectait, il y avait un joueur qui faisait un jour un gros coup en doublant sa mise jusqu’à ce qu’il gagne. Il lui restait deux cents francs, ses consommations étaient payées, il suffisait d’aller jusqu’à cent cinquante, même s’il perdait tout, ce qui était un risque à assumer, il garderait cinquante balles pour manger ce week-end. Il acheta quatre tickets en disant au patron :
· Allez, on sort la martingale, je veux récupérer mon fric ! Je vous aime bien mais la plaisanterie est terminée !
Le patron lui décocha un regard admiratif et ouvrant son tiroir pour aller chercher les tickets qui se trouvaient le plus loin possible de lui dit :
· La fortune sourit aux audacieux et cette fois-ci, je vais vous laisser les choisir !
Robert hésita un instant, s’il choisissait les tickets, il dérangerait assurément l’ordre naturel de sortie des gagnants mais son choix pouvait aussi forcer le hasard puisque, s’il gagnait, l’acte de choisir était donc aussi un des facteurs qui... compliqué tout ça ! Il demanda au patron d’en choisir deux et de lui donner les deux qu’il aurait servis normalement à un client ordinaire. Robert senti tout le poids de ce mot “ ordinaire “. Il était en ce moment même le contraire : extraordinaire ! Ceci se confirma par le fait que le patron lui offrit un autre verre alors qu’il avait affirmé une demi-heure plus tôt qu’il ne le faisait jamais. Situation exceptionnelle... l’avenir est là, droit devant... boissons fraîches, sentiment royal... C’est moi... c’est moi... vous me reconnaissez ? comment ? mais si ! Bob... Bob... Bob le flambeur...
Robert émergea de son rêve éveillé avec des traces dans la voix et dans ses manières.
· Banco ! Je gratte à mort et j’encaisse un max ! Passez la monnaie, ça va tomber ! Jackpot !
Ça tomba mais sur le sol ! Aucun gain, pas le moindre petit morceau de fric ou de picaillons ! Il alla chercher fortune, en échange de ses dernières tunes, auprès du monsieur du tabac, lui priant de lui échanger son bel argent contre huit tickets gagnants.
La fable pourrait s’arrêter ici, Robert reprit un dernier verre pour se donner du courage ; les tickets étaient encore de la race des perdants, même famille que lui, son lot habituel. Il ressortit un peu gris, à la fois à cause des kirs et surtout d’avoir vécu la fièvre de Las Vegas. Il se disait que c’était ça le jeu : tu te fais mettre souvent pour pouvoir toucher une fois le gros coup. Ce n’était simplement pas son jour, voilà tout.
En remontant chez lui par la rue de L’Orillon, il regarda ce qui lui restait dans sa poche : soixante-quinze francs. Il admirait la façon dont il avait contrôlé sa flambe ; il ne rentrait pas en slip et aurait de quoi bouffer en attendant l’ouverture de la poste lundi matin. Tout en cheminant, son raisonnement passa de la certitude d’avoir bien fait au doute.
· J’aurais dû insister... c’est avec ces derniers ronds que j’allais gagner le pacson... pas été assez loin... connerie...
Tout en maugréant contre lui-même il atteignit la rue Morand puis remonta la rue Jean-Pierre Timbaud, au coin de la rue un tabac dressait fièrement sa carotte comme pour le narguer. Robert regarda la devanture pendant au moins dix bonnes minutes, il y avait plusieurs affichettes qui indiquaient qu’en cet endroit béni de “ Dame Fortune “ , en l’occurrence la Française des Jeux, avait déboursé de grosses sommes à des joueurs veinards. Robert entra dans le bar-tabac et ressortit avec un kir de plus dans le ventre, six tickets de millionnaire et quatre francs dans la poche. Il les gratterait chez lui ces putains de tickets, en rentrant, dans cinq minutes, le temps de prendre une baguette à la boulangerie.
Robert ressortit de la boulangerie sans prendre les quarante centimes de monnaie qui lui revenait. Il voulait juste aller jusqu’au bout de son dernier raisonnement : il gagnerait que quand il en aurait réellement besoin.
Vous voulez savoir si les tickets étaient gagnants ? Impossible, il les a découverts chez lui, à l’abri des regards indiscrets. Par contre, ce que je peux vous certifier, c’est que Robert était le premier client de la poste, lundi matin à huit heures, et qu’il n’y a pas fait de dépôt mais bel et bien un retrait de trois cents francs. Mais allez savoir avec un cachottier comme Bob le Flambeur !
Lun 24 oct 2005
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Amitiés,
Marta